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Article
« Kep, c’est le bout du monde ! ». A entendre ceux qui y sont déjà allés, l’obstination est de mise pour atteindre ce village à l’extrême sud cambodgien. Cinq heures durant, installé à l’arrière d’un taxi aux suspensions archaïques, il faut endurer les innombrables secousses provoquées par les crevasses disséminées sur une piste poussiéreuse. Autant dire qu’on a le temps pour se préparer à redonner le sourire aux orphelins du village, pendant les quinze prochains jours. Je suis en mission pour l’association humanitaire ESC Rouen Sans Frontières afin d’auditer, réparer et surtout animer un orphelinat dans cette station balnéaire si particulière.
Avant l’indépendance du pays, lorsque la France exerçait une grande influence sur le territoire khmer, Kep était en quelque sorte le «Saint-Tropez cambodgien ». Les hauts dignitaires du régime, qu’ils soient français ou non, se pressaient dans ce lieu de villégiature pour profiter du soleil et de l’océan indien. Les villas, dont la majesté contrastait avec les modestes habitations des pêcheurs du coin, se multipliaient le long du front de mer. Symbole ostentatoire de la richesse coloniale, les bâtisses rivalisaient d’artifice pour susciter la plus grande admiration possible. Kep, précurseur en la matière, laissait présager un développement du tourisme et du loisir dans le pays. Seulement, cet âge d’or n’a pu perdurer.
Le pays n’a pas profité longtemps de sa fragile liberté retrouvée. Trente années de guerres ont détruit le Cambodge et traumatisé pour bien longtemps le peuple khmer. Kep n’a pas échappé à ce drame : le coin de paradis du bout du monde n’a pu être épargné par les atrocités des pillages et des combats. Aujourd’hui dix ans après la fin de ce véritable drame national, il ne subsiste que les ruines des villas squattées par les rescapés. De nombreux enfants ont perdu leurs parents à cause des massacres ou du manque de moyens pour soigner les maladies les plus bénignes. Pourtant, ils semblent aimer encore plus la vie.
Malgré les drames vécus, leur innocence reste intacte. Leurs sourires traduisent cette joie de vivre, cette envie de croquer la vie à pleines dents. Dans ce lieu, où la joie et la peine se sont succèdé tour à tour, ils incarnent l’espoir d’un Cambodge pacifié et déterminé à le rester. Ils symbolisent également le possible renouveau de Kep. Déjà, quelques bourgeois venus de Pnom Penh reviennent passer la journée dans le village. Les enfants, que nous emmenons tous les jours à la plage, ne pensent pas encore à leur futur métier. Beaucoup iront cultiver la terre, quelques-uns partiront étudier dans la capitale, mais certains pourraient bien tenir un restaurant ou un hôtel dans ce paradis lointain. Le monde de ces enfants sera certainement plus près du nôtre mais leurs sourires resteront à jamais inchangés.
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