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Accoudé au bastingage, baigné d’un soleil radieux, un passager fixe Notre Dame de la Garde. A ses pieds, quelques ponts plus bas, une file de voitures n’en finit pas de remplir la cale du bateau d’Algérie Ferries. Une Citroën trafic est si lourdement chargée qu’elle ne parvient pas à franchir la marche de la passerelle. Quelques chauffeurs se regroupent et poussent l’engin jusqu’à la porte d’entrée du navire. Mon voisin m’explique désabusé : « Il a dû la remplir de pièces mécaniques, regarde sur la galerie, il a trois pare-brises ! Ca ne sert à rien, c’est interdit, il va tout se faire confisquer à Alger ».
Embarqués sur le Tassili II, nous sommes prêts à appareiller pour rallier Alger depuis Marseille. À bord, qu’ils soient Algériens, Français ou possèdent la double nationalité, les passagers répètent à l’unisson : « Allez, on rentre au bled ». En regardant s’éloigner les côtes françaises, quelques propos sont échangés : « Tu habites où en France? – Villeurbanne, ça fait quarante-cinq ans que je travaille là-bas et l’année prochaine, je suis à la retraite. Alors, je vais voir la maison que j’ai en Algérie parce que ma femme et moi voulons nous installer là-bas. Mais on reviendra en France ! On fera le voyage dans l’autre sens », ajoute-t-il en partant d’un grand éclat de rire. Un autre passager explique : « Je rentre voir la famille mais je ne vais pas rester longtemps. Au bout de deux semaines, à chaque fois, j’en ai marre. C’est trop difficile et il n’y a rien qui marche en Algérie ». Un jeune en survêtement Adidas fume un joint discrètement : « C’est le dernier parce qu’en Algérie, ils ne plaisantent pas, il ne faut pas faire de conneries, surtout quand tu passes la douane, il ne faut rien avoir sur toi ». Le haut-parleur annonce que le repas de la classe « cabine » sera bientôt servi. Pour les autres, un self-service ouvre ses portes en même temps que commencent des parties de dominos passionnées. En début de soirée, les couloirs de la classe « fauteuils » se transforment en dortoirs improvisés au gré des déploiements de tapis et de couvertures.
Le lendemain matin, nous sommes le 1er mai, il est six heures et demi du matin et nous approchons d’Alger que nous ne distinguons que difficilement à travers la brume. Les passagers regagnent leurs voitures ou attendent fébrilement sur le pont central devant la porte de sortie. Quelques pères de famille montrent à leurs enfants les lieux remarquables de la capitale : le monument de l’Indépendance domine la cité, la façade maritime présente un alignement d’arcades régulières, la Casbah est reconnaissable à ses ruelles étroites qui s’élèvent à droite du port. Nous accostons finalement, alors que sur le quai de nombreuses personnes patientent sous un auvent où il est écrit : « Bienvenue en Algérie ». Les passagers, immigrés en France et émigrés en Algérie, éternels absents des deux côtés de la Méditerranée , semblent être aujourd’hui attendus. La traversée de Marseille à Alger le jour de la fête du travail rappelle que les ressortissants algériens ou que les Français d’origine algérienne ont d’abord été des « travailleurs immigrés » avant d’être stigmatisés comme des étrangers.
À la sortie du bateau, le boulevard du front de mer qui constitue l’emblème des quartiers coloniaux, conduit à la Grande Poste autour de laquelle règne une certaine agitation. La course des facteurs du 1er mai rassemble quelques badauds et une imposante tribune officielle où le ministre des télécommunications ainsi que le maire d’Alger sont attendus pour la remise des médailles. Plus haut, sur la célèbre rue Didouche Mourad, anciennement appelée rue Michelet, une affiche annonce la tenue du meeting du Parti des Travailleurs à onze heures. Les militants remplissent les rangs d’une immense salle de cinéma plongée dans une demi pénombre qui laisse apercevoir les apparats fastueux dont était doté ce lieu de spectacle autrefois. Les représentants syndicaux se succèdent à la tribune avant le discours de la présidente du parti, Louiza Hannoun. Un syndicaliste de la compagnie des chemins de fer s’exprime en français pour dénoncer la menace qui pèse sur les « acquis des aïeux », retraites, système de santé et transformation des emplois permanents en contrats à durée déterminée, « du fait des pressions exercées par les firmes multinationales, le diktat du FMI et les règles injustes de l’OMC ». Jour singulier et fête banalisée voire désuète, le 1er mai à Alger est un événement non événementiel, un marronnier dans le langage journalistique. Cette journée donne cependant à voir à travers les manifestations qui prennent place dans la capitale le curieux métissage qui est aujourd’hui célébré : héritage français de la course républicaine des facteurs, accents internationalistes qui appellent à défendre les services publics constitués sous le régime socialiste de Houari Boumédiene des années soixante-dix. L’indifférence manifestée par les passants révèle sans doute la gravité de la crise des années quatre-vingt-dix que la nation algérienne a traversée.
Dans les quartiers périphériques et populaires, les réactions des habitants sont vives à la venue d’un touriste qui semble s’être perdu dans ces grands ensembles édifiés par les autorités françaises avant l’Indépendance. La cité Diar es-Saâda en contre-bas du monument de l’Indépendance a par exemple été dessinée par l’architecte français Fernand Pouillon. L’ensemble Climat de France à l’ouest de la Casbah a été un prototype testé dans la capitale coloniale avant d’être généralisé en métropole comme un modèle du logement social. Les regards sont alors insistants, les enfants approchent jusqu’à former un regroupement autour de l’étranger : « Qu’est-ce que tu cherches ? Tu connais qui ici ? ». L’accueil est cependant cordial et les plus anciens répètent sans cesse : « Soyez le bienvenu. Vous ne craignez rien ici ». D’autres manifestent leur surprise en expliquant : « Ca nous fait du bien de voir des vrais français ici, ça nous rassure par rapport à la sécurité et au terrorisme parce qu’on a eu très peur ces dernières années ». Alger ne semble en effet reprendre une vie normale que très progressivement comme le montrent les rues désertes après la tombée de la nuit, les agents de sécurité à l’entrée des restaurants et le portique métallique sous lequel tous les spectateurs doivent passer pour aller voir la seule pièce de théâtre jouée en ce mois de mai. L’écrivain Arezki Metref parle de manière désabusée et grinçante de ces années de terreur :
« Il y a encore quelques mois, il était un jeune “normal”, c’est-à-dire paresseux et exigeant. Il me disait bouffi de sommeil :
Vieux allonge le prix d’une paire d’Adidas, tout le quartier en porte, je ne vais pas rester le dernier des va-nu-pieds du coin… […]
Puis un jour, il oublia de se raser… Une barbe de hibou, je te dis… Il brûla ses fausses griffes et mit un vrai kamis… […]
Ton Emir de frère se lève tous les jours à midi et ne rentre que tard la nuit. Il mange en grognant mais il mange quand même, c’est la nourriture de Dieu. Et puis il interdit :
De regarder la télé.
A ta mère et moi-même de se parler en sa présence.
De laisser les cadres accrochés au mur, y compris la photo de mon père, le cordonnier.
De manger à table.
De se raser.
De lire le journal.
D’allumer la radio.
Je me suis soudain aperçu que je vivais chez moi dans la clandestinité. »
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