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A travers les yeux d'un enfant
Par Suon Guillaume PETIT - IPJ Paris




                              
     



Article
A travers les yeux d’un enfant

C’était le Cambodge, et moi, j’en avais toujours rêvé.
J’avais longtemps essayé de comprendre le sourire tragique de ma mère lorsqu’elle évoquait ses souvenirs d’enfance. La vérité, c’est que son enfance était celle d’un adulte. Et ses yeux s’embuaient de cristal lorsqu’elle nous emmenait au-delà de ses frontières.
Ma famille avait quitté ses terres car notre sang et nos larmes avaient trop coulé. De 1970 à 1979, la folie humaine avait rougi le Mékong du sang de plus de deux millions de Cambodgiens.
Je revenais seul, après un trop long silence, et, mon voyage initiatique se drapait dans le désenchevêtrement sauvage d’un pays en ruine.
Dans le rayonnement du matin, j’avais plongé mon regard dans celui d’une enfant. Elle m’offrait son cœur, du bout de ses cils, tandis qu’elle s’éveillait de son lit de fange.
Dans ses yeux, je pris conscience de mon pays, comme je prenais conscience de moi-même. Et dans mes veines, le courant changea de sens, comme le Tonle Sap à la mi-saison.

La misère se vit, elle ne s’explique pas, avança jadis un sage. La misère de ces enfants était la mienne, et je la partageais avec eux.
Je passais des jours et des mois entiers avec Kanha, la petite chiffonnière, Rath, l’orphelin aux grands yeux, Pech, victime d’un pédophile, Vantha, Dyna et tous les autres.
Je passais des jours et des mois entiers à essayer de les approcher, de les comprendre au plus profond. Les gones avaient mal à la vie, mais se réfugiaient derrière un mutisme de parade.
Le sourire khmer? Mais ne comprenez-vous donc pas qu’il n’est que vertu de pudeur ?
La saveur du durian réside en son cœur et non sur sa peau vous diront les commerçantes du marché O’Russey. Il fallait donc apprendre à leur contact un autre langage que celui de la parole, afin d’effacer les faux-semblants, et obtenir autre chose.
Interroger d’un regard, pardonner dans une larme, comprendre dans un sourire…
Le Cambodge s’écoute. Il est un long silence éloquent.
Et ce silence parle de guerre.
Et ce silence parle de souffrance.
Ce silence évoque tellement. Mais au Cambodge on ne plaint pas sa peine. Les maux sont muets. Les enfants sont en danger et c’est leurs regards qui me font pleurer.
Au milieu des déshérités, je ne parlais plus. A travers les yeux d’un enfant, j’avais trouvé ma paix, mon silence.
Peut-être aurais-je vécu comme eux si j’étais né à Phnom Penh ?
Peut-être la faim m’aurait poussé aux pires sacrifices ?
Peut-être aurais-je ces mêmes grands yeux couleur rêve, et, ces mêmes sourires empreints de cet inimitable goût d’ailleurs ?
Peut-être aurais-je été libre ? Peut-être ?

Le retour me sembla interminable. Mes larmes retardant de leur poids le souffle de l’avion.
Je n’avais rien oublié, j’avais tout laissé.
C’était le Cambodge, et moi, j’en avais toujours rêvé.
Et, j’étais devenu un homme.


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