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Shanghai: urbanisation = expulsion
Par Boris SVARTZMAN - Univeristé Paris 7
Lauréat




                            
     



Article
Les lilong sont des quartiers traditionnels de Shanghai qui regroupent plusieurs allées de maisons que seuls les piétons et les deux roues peuvent prendre. Plusieurs portes, en général aux quatre points cardinaux, communiquent avec l’extérieur. Les allées intérieures sont connues pour leur tranquillité en contraste avec les maisons qui donnent sur la rue où se trouvent tous les commerçants, même s’il est possible de trouver au sein des quartiers quelques marchands ambulants, petits salons de coiffure ou petites épiceries.
Shanghai ayant connu une forte expansion immobilière depuis les années 1990, aujourd’hui seuls les quartiers considérés comme insalubres peuvent être détruits, les autres devant être rénovés. Maiqili est le nom d’un lilong situé en plein centre de Shanghai qui faisait partie de cette deuxième catégorie. Plaintes et résistances de la part de ses habitants n’y ont pourtant rien fait, les autorités l’ont entièrement rasé. Dans les quartiers à détruire, les habitants apprennent souvent leur départ imminent lorsque le caractère « », signifiant « détruire, destruction », est peint sans préavis sur les murs de leur maison. En général, cela signifie que dans un délai de deux mois les travaux de construction doivent avoir commencé. Les investisseurs confient alors les expulsions à des entreprises spécialisées dans le délogement. De mèche avec les autorités locales, ce sont elles qui négocient directement les compensations avec les habitants. En l’absence d’une tierce personne neutre, ces derniers se retrouvent en position de faiblesse, car l’entreprise de délogement fait d’autant plus de bénéfices qu’elle pratique des compensations basses. Pour cela, elles sont prêtes à avoir recours à tous types de pressions qui vont à l’encontre des libertés fondamentales.
Ainsi dans ce quartier de Maiqili, mais dans bien d’autres aussi, nous avons pu recueillir le témoignage de gens ayant subi pressions physiques et psychologiques telles que coupures de courant en hiver, tapage nocturne, vols, bris de mobilier, jets d’excréments, passages à tabac… pour les forcer à partir. Privés du droit d’association, les habitants ne peuvent pas non plus se réunir pour faire valoir leur intérêt commun. Plusieurs groupes d’habitants ont néanmoins fait circuler des pétitions qu’ils ont portées parfois jusqu’à Pékin, mais toutes se sont soldées par la répression et un renfort du contrôle policier dans ces quartiers sensibles. Des procès ont même été intentés contre des investisseurs immobiliers pour malversation de fonds, mais ce sont les avocats ou les défenseurs des droits des délogés qui ont toujours fini par être incarcérés.
L’investissement immobilier est aujourd’hui un des principaux moteurs de la croissance économique chinoise. En régime communiste la propriété était collective, or la privatisation des biens de consommation et de production se fait aujourd’hui au profit d’une minorité et non de tous. Seuls quelques investisseurs se partagent la place immobilière et ils n’ont aucun mal à détourner localement cadres et directives officielles. Si le gouvernement ne commet jamais d’outrages, « il ne peut pas ne pas être tenu pour responsable, comme le signale un délogé, puisqu’il ne fait rien pour défendre les victimes des expulsions ». S’il est clair que le gouvernement chinois est encore un régime autoritaire, il est aujourd’hui tenu de répondre aux effets néfastes du développement économique qui le confrontent à ses propres erreurs. Une politique axée uniquement sur le maintien de la croissance risque d’exaspérer les plus démunis et priver le gouvernement de sa base populaire qui lui assure encore sa stabilité. Or les délogements forcés donnent un panorama étonnamment réaliste de ces tensions qui travaillent le pays. En effet, les revendications concernant l’expropriation de terres ou de logements proviennent tant des villes que de la campagne.
Qu’aucun pays n’ait réalisé ses idéaux de démocratie, que personne ne soit donc en mesure de fournir un modèle de délibération publique, cela va de soi. Mais nous sommes tout de même en mesure de nous demander si le développement économique, même au profit du plus grand nombre, justifie de telles peines endurées par la population. Qu’en est-il quand cette douleur s’étend à l’échelle d’un pays qui représente le quart de l’humanité ? Autrement dit, combien de temps encore la corruption pourra-t-elle justifier toutes les exactions commises au nom de la croissance économique ? L’espoir de jours meilleurs est-il réaliste pour une population qui n’a aucun mot à dire quand aux décisions concernant son propre destin ?

Les individus rencontrés lors des prises de vues dans ces quartiers portaient tous ces mêmes interrogations, leur drame privé dépendait d’une situation à laquelle ils ne pouvaient rien. Ces terrains dévastés et la précarité de leur quotidien pouvaient faire penser à un paysage de guerre. Une guerre silencieuse dans laquelle les voix des plaintes sont étouffées par le bruit des marteau-piqueurs. Or cette privation de liberté, à commencer par celle de raconter son désarroi, semblait pourtant être la pire des peines infligées. Ces habitants livrés à eux-mêmes dans une situation extrême savaient qu’il n’y avait rien à faire pour changer le cours des événements. Pourtant ils réclamaient tous ne serait-ce qu’une forme d’attention. C’est dans mes photographies qu’ils se sont exprimés, que celles-ci puissent à leur tour rendre public le vécu de ces quelques familles. Ce serait déjà ouvrir une fenêtre sur leur isolement.

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